Patmos (fragmento)


Nah ist
Und schwer zu fassen der Gott.
Wo aber Gefahr ist, wächst
Das Rettende auch.


Friedrich Hölderlin



miércoles, 21 de marzo de 2012

Lettre à France

por Nelson Vallejo-Gomez

« Toi qui nous renvoies
à notre nom
Apprends-nous à être
Fleurs de l’oubli
et racines de la souvenance »

François CHENG

Douce France…,

Edgar Morin aimerait connaître ma part de francité. C’est à cette fin que je
vous écris cette lettre que vous lirez peut-être, si vous en avez le temps.
Bien que cela relève de mon intimité structurante, souffrez que je vous dise
d’emblée que je ne suis pas un de vos enfants de souche ni de branche. Je n’ai pas
d’ancêtres gaulois, ni l’oeil bleu blanc. Ma race à moi ne se souleva jamais que pour
la conquête jointe au pillage en échange d’évangélisation : épée, étendard et croix à
la main. Je tiens je ne sais d’où, ni comment, ni pourquoi, une alliance complexe
faite d’errance, d’hospitalité et de fraternité qui aspire à de l’identité humaine
planétaire.
Puisse cette lettre, toutefois, vous redonner confiance en moi et en vousmême,
en nos altérités respectives.

Ce dont il sera question ici ne saurait être conté dans mon numéro de
sécurité sociale ou sur ma carte d’identité, si important soit pour tout Etat moderne
les fichiers, si pratique pour moi d’être en repérage positif dans vos listings si je dois
exercer devoirs et droits civiques, économiques ou sociaux.
Je n’ai pas prononcé, dans mes premiers balbutiements, les Voyelles de
Rimbaud (ni le « O bleu », ni le « E blanc », ni le « I rouge ») ; pas en tout cas dans
votre langue à vous, chère France. Même si je puis vous raconter aujourd’hui,
croisant les gloires et souffrances de votre étendard à celles, outre marines, de ma
ville natale, la naissance latente de ma syntaxe mentale, mon individualité et ma
personnalité.
Dans cette syntaxe complexe faite de plusieurs langues et divers langages, le
français joue une partition en mode majeur où vous-même - votre culture et votre
civilisation, votre art de la guerre et de la paix, votre place de la Concorde rendant
hommage à une culture d’ailleurs, vos produits de terroirs, vos vallées, vos rivières
et vos montagnes, Cotignac, Ouessant et Corse, la liberté chérie avant toute chose,
vous, enfin, vous y êtes plus que mon père ou ma mère patrie, vous êtes, dans la
trinité qui me relie, mon esprit patrie.
Que dieu me pardonne cette hérésie ! Mais vous savez bien ce qu’il en
retourne, vous qu’on a dit longtemps fille ainée de l’Eglise. Il est vrai que vous
aimez être, de toutes les nations, la plus rebelle et la plus libre ; la seule, à ma
connaissance, qui puisse être à la fois catholique et laïque, noble et révolutionnaire,
de droite et de gauche, de souche et d’ailleurs. Vous n’avez presque jamais eu peur
de conjuguer l’Universel. La première République moderne à être capable de gérer
une cohabitation politique au sommet de l’Etat sans ouvrir pour autant la boite de
Pandore de la guerre civile. Autant de leçons, chère France, qui nourrissent ma

culture théologique et politique ; autant de remparts mentaux que j’ai pour
combattre les intégrismes.
Aussi longtemps que j’anamnèse ma mémoire vive, je me souviens d’un
enfant né dans les montagnes des Andes américaines, dans une ville homonyme
d’une autre plus ancienne encore, qui se trouve en péninsule ibérique, Medellin
d’Estrémadure.
Cet enfant hispano-américain entendait sans comprendre, émerveillé, un
père que peur, orgueil et folie de grandeurs conduisaient, les nuits d’alcools, à
réciter dans une langue très douce, faite pour parler aux femmes et aux
ambassadeurs, disait-il, La nuit d’octobre. Je suis né justement, un jour d’octobre,
sous la constellation du Scorpion, comme vous le savez depuis que, honoré de vos
« viaducs » à la Marianne, vous m’épargnez l’intransigeant : « papiers, s’il vous
plaît ! ».
J’ai appris avec le temps que ce poème chante un dialogue sur la jalousie
virtuelle ou réelle, la souffrance d’aimer (« Je me sentais dans l'âme une telle
détresse / Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité »). La Muse donne au poète une
leçon de vie et de sagesse. Il me semble ne pouvoir l’entendre d’abord que dans
l’esprit et le détachement du Français ayant sublimé la fureur de sa jalousie latine.
Ces vers préférés me rappellent une étudiante en Sorbonne pour qui j’ai écrit mes
premières lettres et dédicaces d’amour dans votre langue, chère France. Nous
avions un journal intime -d’amoureux, forcément, que nous écrivions à quatre
mains ou à tour de rôle pour nous relire à voix haute ce que nous avions fait en
l’absence de l’aimé. Le Rouge et le Noir était alors mon livre de chevet.
Très romantique ! Trop, même, je vous l’accorde. Mais vous savez bien que
l’apprentissage d’une langue est toujours une histoire d’amour. C’est moi qui avais,

le premier, le « petit robert » sous cape, de ces envolées lyriques et de ces sorties
romantiques, souvent maladroites, car je n’avais pas encore la connaissance que j’ai
aujourd’hui de votre langue et de vos divers codes de bienséance. Alors, je me
souviens évidemment des sourires bienveillants de nos camarades de fac, ou de sa
mère, paix à son âme, quand elle ouvrait la porte de leur grand appartement du
boulevard Saint-Michel, me voyant chaque vendredi soir, solennel et rituel, une
rose à la main. La rose de personne et de tout le monde. Ce fut un amour initiatique
plein d’espoir et de désespoir. Son départ fut pour moi comme une évocation de la
rupture du cordon ombilical. Ma première réaction fut de ne plus écrire une ligne
d’amour dans cette langue d’adoption qui m’abandonnait ; alors que Góngora
prévient si bien, dans ma langue maternelle : « A batallas de amor / Campo de
plumas ».
Ô grand Amour qui devient évocation ! On ne t’oublie jamais, on apprend à
vivre sans toi et avec toi. Nous étions si jeunes et si fiévreux en amour. Elle m’initia
au Magnificat de Bach ; elle corrigeait patiemment mes fautes de prononciation
dans la lecture de grands hymnes de Hölderlin ; elle m’offrit ma première Bible en
ta langue, qu’elle m’apprit à lire avec le coeur. J’ai été si épris que j’étais comme
Dante, furieux de me rendre à l’évidence : les marchands du Hall n’avaient jamais
entendu le prénom de mon aimée. Mon anamnèse la voit avec sa maman
décryptant à quatre mains un passage de La Truite ou relevant pour un baiser le
pari d’attaquer en parfaite douceur le 2ème mouvement du sublime 23-K488. Je me
dois de vous dire, chère France, que j’ai une photo assis au piano quand j’avais deux
ans. C’était un piano à queue magnifique sur lequel mon père jouait du Mozart et
que les huissiers ont pris avec tout le reste quand mon père tomba dans une faillite
et une disgrâce dont il ne s’est jamais relevé, si ce n’est pour dire, à la stoïcienne et
en latin : celui qui n’a rien est le plus riche, car il n’a rien à craindre ni rien à envier.

Ce qu’elle a appris de moi, je ne l’ai jamais trop su. Voici, en tout cas, les
vers de Musset :
« N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle ; / Si tu veux être aimé,
respecte ton amour (…) À défaut du pardon, laisse venir l'oubli. / Les morts dorment
en paix dans le sein de la terre : / Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. / Ces
reliques du coeur ont aussi leur poussière ; / Sur leurs restes sacrés ne portons pas
les mains. / Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance, / Ne veux-tu voir qu'un
rêve et qu'un amour trompé ? / Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence / Et
crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé ? / Le coup dont tu te plains t'a préservé
peut-être, / Enfant ; car c'est par là que ton coeur s'est ouvert. / L'homme est un
apprenti, la douleur est son maître, / Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.
/ C'est une dure loi, mais une loi suprême, / Vieille comme le monde et la fatalité, /
Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, / Et qu'à ce triste prix tout doit être
acheté. »
Réciter de mémoire cette longue Nuit d’octobre, comme le faisait mon père,
reste toujours une prouesse que j’ai moi-même égalé un jour que, du haut de la
plus haute colline de Cotignac –le village sur la falaise, dans le Var - j’ai fêté ma
naissance républicaine à la française en récitant d’une traite et en contrepoint La
nuit d’octobre et Le bateau ivre. Entre le romantique et le révolté, mon coeur a
toujours balancé. J’avais alors appris de vous, chère France, étonnement et frayeur,
compassion et indignation.
Vous voulez peut-être savoir pourquoi, au vu de mes patronymes, je ne suis
pas allé m’expatrier en Espagne, voire aux Etats-Unis comme font la plupart de
Latinos en quête du rêve américain. En vous écrivant cette lettre, chère France, je
me rends compte que la raison se trouve encore dans La nuit d’octobre. Je
comprends maintenant pourquoi mon père récitait ce poème de façon si poignante,

les soirs d’ivresse. Encore une histoire d’infidélité et d’abandon. Encore une histoire
d’amour qui se passe dans votre langue, chère France. Après son baccalauréat, mon
père vint à Paris faire des études de médecine. Mais il préféra jouer du piano dans
les bars et lire des romans dans la journée en fumant sa pipe et en buvant du bon
vin. Il avait un père qui avait les moyens. Il était fils unique, longtemps désiré et qui
avait failli périr en bas âge. Un petit surdoué dont l’égo était si grand que son
monde extérieur s’est toujours circonscrit au règne de son principe de plaisir et à
son extraordinaire habilité à trouver toujours quelqu’un de prêt à le servir,
succombant à son verbe et à son imagination.
De son histoire d’amour clandestine avec la très jolie fille de l’hôtelière,
quelque part autour du Jardin du Luxembourg, est née une petite blonde aux yeux
bleus. Je dois vous dire, chère France, que chez mon père et ses ancêtres colons, si
les noirs sont des esclaves, les blonds leur ont toujours produit je ne sais quelle
fascination aryenne, compréhensible peut-être, inexcusable toujours, chez les
parias parvenus. Ma mère, qui était brune, en a bavé. Le reste fait partie d’un long,
complexe et douloureux roman familial, dont je vous parlerai une autre fois, si
j’arrive à en faire la catharsis nécessaire.
Autant vous dire que mon espagnol hispano-américain maternel fut tôt épris
de votre langue dans laquelle j’ai appris, une fois arrivé chez-vous, à filer la
géométrie de Descartes et démêler la finesse de Pascal, à monter les escaliers avant
une dame en jupe et à ne jamais arriver avec un bouquet de fleurs chez celle qui
vous reçoit, comme le recommande Proust dans la Recherche : car voilà votre
hôtesse dans l’embarras, sur le pas de la porte, obligée de choisir entre honorer vos
fleurs, vider le vase qu’elle avait déjà garni pour embellir l’accueil, et vous tenir
commerce. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il vaut mieux apporter des
bonbons, car les fleurs sont périssables, comme disait l’Autre. J’ai vite appris dans
votre langue ancienne et moderne à chevaucher Montaigne, guidé par Edgar Morin

et ses éclats de rire socratiques, parcourant indistinctement les voies de ma
romanité faites d’une latinité ouverte à l’identité planétaire.
En effet, pour vous honorer tout en vous mettant à distance aimante et
respectueuse, entre grâce et pesanteur, afin que votre délire intégrateur ne me
rende fou, j’aime à me présenter à ceux qui me demandent un curriculum vitae en
disant d’abord que j’ai une origine métisse ibéro-américaine, une formation laïque à
la française et des paradigmes mentaux judéo-chrétiens, ouverts à la diversité
culturelle et à l’identité planétaire. Vous ignorez à quel point je vous suis
reconnaissant de cette formation laïque et gratuite que je suis fier de transmettre à
mes enfants et que j’inscris dans mes actes professionnels et personnels. J’ai été
particulièrement fier de voir ma fille se battre pour avoir une deuxième chance et
réintégrer en terminale la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, rendant par
là hommage à l’héritage de son arrière grand-père corse qui s’était battu dans les
tranchés de la Grande Guerre. C’est là une part précieuse entre toutes de ma
francité.
Bien sûr, dévidé ainsi, tel un catalogue à la Prévert, tout cela semble bien
grandiloquent, votre langue étant quant à elle si rigoureuse, si éprise de mesure et
de raison. D’aucuns, chez-vous, préfèreraient d’autre cartes de visite. Un jour,
quelqu’un m’a dit lors d’une soirée-rallye, alors que j’avais obtenu mon bac en
Colombie et que je me trouvais en DEUG de philo, que la voie royale de la noblesse
d’Etat était le vrai « parcours à la française » : « Bac S », « Prépa à la Montagne SG »
ou « chez le Père Luis », puis la Rue d’Ulm –en évitant autant que possible les
égarements mentaux de celui qui pourtant a cru que « l’avenir dure longtemps »
(pas pour sa femme), enfin « X », la « Rue Saint-Guillaume » ou les cloîtres de
Strasbourg. En effet, on peut toujours se dire que c’était le bon temps quand la
grande école avait pour ses élèves, en guise de cour de récréation, les allées du

Jardin de la Médicis, mais vocation européenne oblige… Encore faudrait-il la vivre
vraiment, cette vocation, sans la trahir par les « pantoufles » de la City !
Pour vous dire ma part de francité, je dois encore, chère France, faire un
effort d’anamnèse et ramener du fond de ma mémoire enfantine la voix de mon
père chantant, très fier, un couplet terrifiant de la Marseillaise. Un jour, il l’a traduit
en espagnol et je ne peux plus l’entendre sans esquiver l’effroi qui me glace le sang
et me brouille la vue. Vous savez, il s’agit du couplet qui vous enjoint d’entendre
dans les campagnes mugir ces féroces soldats. Effrayé, je les vois venir jusque dans
vos bras, Egorger vos fils, vos compagnes. Alors, je me sens ému, compatissant,
solidaire de tous vos combats pour que vos enfants et vos compagnes, mes enfants
et mon épouse, vivent en liberté et en dignité. Je ne connais heureusement pas, les
horreurs de la guerre, mais sachez que toutes les fois que j’ai lu la détresse de vos
Chemins des Dames, je me sens votre plus petit et plus fidèle fantassin. Même si, je
dois vous le dire avec tout le respect et la franchise que je vous dois, dame
Marianne, et parce que je resterai toujours pour vous un étranger et un barbare,
une voix d’ailleurs, je n’approuve pas les guerres où vous vous êtes fourvoyées pour
justifier les errements de vos puissants alliés. Mais tout cela est une autre histoire…
C’est un jour d’hiver à Paris, que j’ai rencontré ma femme visible. Elle a
illuminé ma vie en me donnant trois enfants, trois uniques. Je ne vous ai pas encore
dit que ma plus belle part de francité se trouve chez mes amours, nés à Paris du
ventre d’une de vos « filles de souche ». Si l’on peut parler de « Française de
souche » au sujet d’une Corse de sang par sa mère, ou encore si l’on peut dire que
cette ile de Beauté, farouche et terrible, est une souche française. Et pourtant je le
crois de toutes mes fibres physiques et spirituelles. Je tiens la Corse pour plus
française que vous-même, chère France, car le mot qui vous exprime le mieux, à
mon sens, et qui vous éclaire votre regard d’aurores toujours possibles est le mot
Liberté. Or, je crois que la raison d’être de la Corse pour votre francité à vous, sa

quiddité, est justement la liberté, jointe à cette relation subsistante de
constitutionalité primitive et fierté d’être soi que l’on lit sur chaque risée de la mer
entourant cette ile, rempart au milieu de la Méditerranée contre tous les
intégrismes et les tyrannies.
J’ai laissé mes enfants parler d’emblée leur langue maternelle, la vôtre,
donc, chère France, par facilité peut-être, aussi peut-être parce que le français est
la langue dans laquelle j’aime leur mère. Cela me cause parfois de petites
souffrances, sans trop de conséquence à mon âge, mais qui me rappellent la
violence que toute langue recèle pour persévérer dans son être, aussi bien la
langue de l’hôte que celle de l’émigré. C’est alors que je constate la fracture sociale
que provoque la fracture langagière ; les révoltes, les exclusions, les stigmatisations
que vivent ceux qui revendiquent dans vos périphéries d’être nés quelque part.
C’est alors que je vois une sorte de dysculturaxie que provoque une migration
malmenée et murée en périphérie dans des aires communautarisées. C’est
pourquoi, aux côtés de mon ami Jean-Michel Blanquer, je me bats tous les jours
pour que tous les enfants vivants sur vos terres, sans distinction d’origine, de
religion, de porte-monnaie ou de couleur de peau, maîtrisent votre langue à nulle
autre pareille, avec les jeux de l’amour et du hasard.
Parfois, en effet, fatigué, insouciant, ou simplement l’esprit errant, libéré de
corsets grammairiens, je ne finis pas une phrase, ou crois à tort, peut-être, que la
connivence langagière, l’esprit, en somme, suffira à pallier l’absence d’un de vos
mots. Il faut dire que vous supportez mal l’absence de je ne sais quel connecteur
logique hérité de vos propres combats avec les langues anciennes, sans vous
rappeler tous les patois que vous avez-vous-même corseté jusqu’à les rendre
muets. Alors un geste, une grimace, et voilà mes petits mutins, parce que nés à
Paris à l’hôpital public de Port Royal, qui se croient le droit d’endosser aussitôt
l’habit noir des terrifiants instituteurs de la Troisième ! Ils scrutent les sillons de

votre langue et de ma mémoire, un crayon rouge-sang à la main. Mes enfants, haut
comme trois pommes, se permettaient déjà de m’instruire avec un ricanement
moqueur et quelque peu condescendant : « ce n’est pas du français correct !
papounet ».
J’ai toujours eu, à ces moments d’exclusion linguistique, une pensée
profonde pour tous ceux qui vivent pourtant chez vous depuis très longtemps, mais
qui restent, impuissants et pétrifiés, à la lisière de votre demeure signifiante,
ignorant la fête de vos mots d’esprit, faute d’avoir vécu avec votre langue une
histoire d’amour et d’enfantement. Et pourtant, nul n’a chez vous ni ailleurs le
monopole de la francité. Certes, elle exige, pour l’être et l’avoir, pour en être
éprise, une condition : l’aimer au point de respecter ensemble la distance
qu’impose toute véritable altérité. C’est à ce prix qu’émerge alors avec elle le sens
d’une parole en relation subsistante.
Comme vous le savez, j’ai les diplômes de philosophie de votre faculté la
plus traditionnelle à mon époque, la Sorbonne, dite aussi Université de Paris-IV en
souvenir du découpage entre mandarins qui fit suite à votre révolte juvénile de
1968. Il paraît que d’autres universités gardent la nostalgie du nom prestigieux,
Sorbonne, encore que je continue à préférer le ton libre et novateur que l’on trouve
entre les murs de votre Collège de France, n’en déplaise aux religieux du savoir de
tous les temps. Ce sont ces contrastes qui me plaisent, chez vous.
J’ai galéré pas mal, comme disent les jeunes du « 9-3 », pour m’en sortir et
m’insérer dans le monde professionnel avec ces diplômes de philosophie. Vaille que
vaille, il m’a fallu être patient, donc philosophe. Car j’ai parfois dû les renier, ces
peaux d’âne, alors que j’en suis si fier. Je les obtenus dans la dureté et la solitude
d’une chambre de bonne de quatre mètres carrés, sans chauffage. J’ai dû les renier
une première fois dans une agence d’intérim pour décrocher un poste d’emballeur

d’instruments de musique. C’est plus tard qu’ils m’allaient m’être utiles en tant que
diplômes du supérieur, et me tenir lieu d’« ascenseur social ». Une histoire de
statut administratif et de rang professionnel comme vous les aimez tant, mais qui
montre bien que vous savez aussi récompenser le mérite et l’effort des démunis.
Un autre jour de magie, j’ai trouvé mon « chemin de Damas » en
rencontrant Edgar Morin, ce grand Condor des Alpes. Sous son regard exercé, et
grâce à l’aide attentive de CB, DDC, BF, JPP, 2R, j’ai pris mon envol. J’ai réussi le
concours et l’examen professionnel pour devenir fonctionnaire qualifié de votre
ministère de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur. Ma part de
francité professionnelle coïncide ici avec mon engagement simple et quotidien pour
les valeurs de votre service public. Puis, il y a ces mots clés, puissants, chargés de
votre histoire républicaine et de vos siècles d’illustration, que je fais vivre en moi et
à travers moi chaque jour en tant que fonctionnaire, mais surtout en tant que
citoyen français : laïcité, liberté, égalité, fraternité. Une de mes plus grandes fiertés
est d’avoir été, à leur service, chef du bureau « Amériques » à la direction des
Relations internationales de votre ministère de l’Education nationale, de
l’Enseignement supérieur et de la Jeunesse, ainsi qu’un attaché de coopération
auprès de vos ambassades au Pérou et en Argentine.
Fierté pour ma famille et mes amis -soupçon toujours pour mes ennemis et
vos intégristes : moi, le métis hispano-américain, à la nationalité d’origine
colombienne, me trouvant à concevoir, mettre en oeuvre et évaluer une part de vos
politiques de coopération dans les domaines éducatif et culturel, non seulement à
partir de l’encadrement d’un bureau d’administration centrale au sein d’un grand
ministère, mais, ensuite, par le port d’un passeport diplomatique français en
Amérique latine !

La boucle entre ancien et nouveau mondes devenait dès lors une sorte de
vertu, et non plus le cercle vicieux entre maître et esclave, colon et colonisé.
D’aucuns me disent « Passeur culturel ». Le mot semble beau, évocateur. Il fait
même l’objet d’études savantes en gestion culturelle. Mais n’y a-t-il qu’un fleuve de
mort et d’oubli entre nos deux mondes ?
Le mot « passeur » est aussi riche qu’ambigu. Il nous rappelle en effet que
maints trafics et paradis fiscaux façonnent et corrompent la relation entre nos pays.
Je vous passe le nombre de fois, chère France, où j’ai dû faire le « Colombien de
service » pour expliquer aux vrais ou faux naïfs que tous les Colombiens ne sont pas
des « Pablo Escobar », qu’il y aussi des Botero, des Gabriel Garcia Marquez, des
honnêtes gens, et vice-versa, bien évidemment ; que tous les Colombiens ne sont
pas de grimpeurs de je ne sais trop quel col, ni des buveurs de café. J’ai même écrit
un jour sur ce sujet, chère France, une tribune remarquée dans votre journal
national, Libération. Par ailleurs, j’aime cet Arabe qui a dit un jour : « je suis
maghrébin et je n’aime ni le couscous, ni la chorba ». Moi, Colombien d’origine,
Français d’adoption -par Alliance-, je les adore, surtout quand c’est un maghrébin
qui les prépare.
On ne devient pas objet de publicité sans qu’il y ait méprise des uns sur les
autres ; on ne devient guère « exemplaire » de par son identité, comme disait
Borges à propos de « la Gloire ». Pour toutes ces raisons, et sûrement à cause de
quelques malentendus, il m’était arrivé de faire la une des journaux colombiens en
évoquant un talent errant, ou je ne sais quelle « fuite de cerveaux ». Mais tout cela,
chère France, ne me tourne pas la tête, car je sais que « l’on n’est jamais assis plus
haut que son cul », comme disait déjà, de façon si élégante, le cher Montaigne.
Tout cela, disais-je, n’a jamais eu de sens pour moi, ni de raison d’être, que
parce que vous m’aviez accordé, chère France, cette part de francité que vous

accordé aux errants des nations. Partie d’un tout et Tout d’une partie que j’appelle
une participation à l’Universel. Cette part qui semble parfois si infime, ce petit rien à
cause duquel on aspire à tant, à presque l’infini (l’image est de votre poète Henri
Michaux), la voici qui émerge, tout et partie, des trois composantes de votre
Constitution sans cesse modernisée : les Droits de l’homme, les Droits économiques
et sociaux, la Charte de l’environnement.
Enfin, chère France, j’aimerais vous dire un dernier mot : permettez-moi de
vous dire tu, même si votre vous, chargé de mille nuances proches et lointaines,
fines et âpres, permet au français d’être encore comme le dernier recours d’une
politesse diplomatique entre les nations. Oui, j’aimerais vous dire tu, maintenant
que je vous connais depuis bientôt trente ans (ne voyez pas là une allusion à vos
jeux politiciens), aussi à cause de la jolie comptine de Prévert. Vous savez, la plupart
de ses poèmes sont comme des couplets pour l’enfance française que je n’ai pas
eu : « Je dis tu à tous ceux que j’aime, même si… à tous ceux qui s’aiment, même
si…». Bref, j’ai appris à t’aimer, chère France, à dire et redire toujours je t’aime dans
ta langue, même quand celle que j’aime ne me le dis plus. Telle est mon anamnèse
à moi, mon répons en langue sacrée et profane, ma part de francité, cher Condor. /
(Lettre écrite à Paris entre 1h et 4h du matin, de ce samedi 12 novembre 2011)

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Nelson Vallejo-Gomez est né en Colombie en 1962. Il habite et travaille à Paris depuis 1982. Il a obtenu
une Licence, une Maîtrise et un DEA de philosophie à la Sorbonne (université de Paris-IV). Il est Docteur
Honoris Causa de l'université de Caldas (2010), de l'université de Cajamarca (2009), de l'université de Tumbes (2007). Il a été correspondant-pigiste à Paris de plusieurs journaux latino-américains durant les années 1980 et 1990. Il a publié nombreux articles de philosophie, politique et littérature dans des revues universitaires à travers le monde. Il a été secrétaire particulier d’Edgar Morin et secrétaire général de l’Association pour la Pensée complexe de 1996 à 2000. Il a été le secrétaire de la Commission de Gargonza pour la fondation de l'Académie de la Latinité en 1999 et secrétaire exécutif de celle-ci de 2000 à 2005. Il est membre fondateur et vice-président du GERFLINT (Groupe d’Etudes et de Recherches pour le Français Langue Internationale » du programme scientifique francophone de la MSH-Paris et du réseau de revues Synergie-Pays). Il a publié Edgar Morin, humaniste planétaire (Lima, 2009) et, avec Candido Mendes, La Latinité à la recherche de l'universel (Rio de Janeiro, 2002, traduction à l'espagnol, Lima, 2007). Son dernier essai porte sur « Humanisme et terreur », in Mémoire, espace et société, éd. Anthropos, Barcelona, 2011. Il est fonctionnaire par concours et examen professionnel de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur. Il a exercé différentes fonctions et missions à l’administration centrale et au cabinet du ministre de l’Education nationale. Détaché auprès du ministère des Affaires étrangères et européennes, il a exercé les fonctions d’Attaché de coopération universitaire, éducative et linguistique auprès de l’ambassade de France au Pérou et en Argentine. Depuis octobre 2010, il est le secrétaire général du Conseil scientifique de l’enseignement scolaire, chargé de mission auprès de Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative. /

3 comentarios:

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